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lundi 16 août 2010

Transat, second round : Açores - La Rochelle











Nous quittons Angra do Heroismo le mercredi 28 juillet.
Le souvenir qui estampille cette douce escale au milieu de l’océan Atlantique est déjà installé confortablement dans le petit tiroir des précieux.
Il nous faut contourner Terceira pour trouver le vent établi, la mer est belle. Sur notre bâbord se découpe l’île de Graciosa, dernier repère terrestre avant La Rochelle (à quelques 12OO miles nautiques). Le soleil nous y fait un clin d’œil d’une rare beauté en choisissant ses reliefs pour virer au rouge puis laisser place à la palette immense des bleus qui épousent les couleurs chaudes si caractéristique des crépuscules.



Les premiers jours apparaissent comme un hymne à la lenteur, il nous faut créer notre propre vent à partir de la moindre brise. Des journées entières à tenter des expériences variant les combinaisons de voiles. Aussi, il y a les heures aliénantes de moteur quand le vent est nul !
Si certains marins naviguent en voilier comme on conduit une voiture, ce n’est pas notre cas…Nous n’avons pas le choix. Nous planifions toujours notre route en fonction des vents, en aucun cas selon nos envies. Cette fois encore, la route directe est rallongée de trois cent miles nautiques (pour écourter l’inévitable progression dans l’anticyclone, nous faisons cap plein Nord pour plusieurs jours).

Nous prenons presque goût à l’ennui quand l’océan devient un miroir. Dans le calme absolu, notre embarcation se transforme en observatoire et la mer en atlas.
Quand l’horizon ne nécessite pour l’œil aucune mise au point, que le bleu renvoie une lumière uniforme d’un mètre à l’infini, la vie des premières couches aquatiques devient un petit feuilleton.
Trois jours durant, nous observons un phénomène qui ressemble à une migration, un vrai défilé de baleines, dauphins, globicéphales. On voit même une tortue en promenade. Si nous avions une épuisette, nous aurions pu frire les petits poissons qui longent la coque par dizaines.
La nuit, quand le vent nous porte à une allure faisant suffisamment de remous, les dauphins nous font l’honneur de nous escorter. Au début, on se pose des questions.
Ce qui se passe est même très étonnant, en se déplaçant avec toute l’énergie qu’on lui connaît, le dauphin produit (grâce au plancton) l’effet d’une torpille fluorescente.
Au premier coup d’œil, on a un peu de mal à y croire, ces torpilles deux fois plus larges et longues qu’un dauphin qui se respecte, nous foncent droit dessus !
Le pire, c’est qu’une torpille arrive d’un côté, disparaît, puis ce sont deux puis trois et ça continue…

J’ai éveillé Laurène au début du spectacle, j’avais écarté l’hypothèse des dauphins (cela semblait énorme à cause de la traînée !). Je croyais que c’était des requins, des orques ou je ne sais quoi mais j’interprétais cela comme un genre d’attaque sous marine ! Il faut dire que deux requins nous rendaient une petite visite cette même journée (des petits, mais quand même !).

Le cinquième jour, le vent fraîchi, nous installons le foc de route et prenons un ris dans la grand voile mais cela ne dure malheureusement que quelques heures…Le 9ème jour le baromètre affiche 1022 hectopascals, cette fois nous vivons cela comme une victoire, enfin la porte de sortie de l’anticyclone.
Les oiseaux se font de plus en plus rares, c’est dommage ils nous tenaient en éveil en répétant des attaques sur notre ligne de pêche. Plusieurs amis ont connu de mauvaises expériences, un puffin (les fameux « cagaro », je pense que c’est leur nom en français, sinon ce sont les pétrels) voulant déguster le leurre à la traîne pris par l’hameçon…
Il faut donc être vigilant et remonter la ligne en cinquième vitesse lorsque l’oiseau la prend pour cible.
Il y a aussi des oiseaux noirs (plus petit) et puis, plus rare sous nos latitudes, les albatros. Ce petit monde vole jour et nuit, ils se reposent en groupes dans les zones de calmes.

Pour rien au monde, nous ne manquons le bulletin des prévisions météo diffusé par RFI, c’est un grand moment de la journée. Nous sommes maintenant capables de noter à la vitesse de l’éclair. Chaque matin à 11h30 TU, c’est la même cérémonie, cela commence par l’avis de coup de vent puis la situation générale qui localise les cœurs dépressionnaires et anticycloniques (la pression atmosphérique, l’évolution et la direction sont également mentionnés). Ensuite viennent les prévisions par zone pour 24h, qui nous fournissent des renseignements précieux comme force et direction du vent, visibilité, état de la mer.
Nous ne sommes évidemment pas assez rapides pour éviter une dépression qui se déplacerait à quinze nœuds dans notre direction mais cela nous permet de préparer le coup et de prendre des options d’une manière générale.
Ainsi, nous comprenons pourquoi nos moyennes sont si médiocres, une dorsale de l’anticyclone (à 1020 hectopascals, c’est moins puissant) s’étend jusqu’au golf de Gascogne.

La vie est belle à bord, outre les bons petits plats, Laurène prépare du pain (pour la deuxième fois depuis le départ).Quand il sort tout chaud de la cocotte, on le goûte simplement avec du beurre (un délice !).
Quelques heures d’un soleil haut suffisent à porter un bidon d’eau de 5 litres à une température tout à fait acceptable pour la douche. Encore un petit rituel, la douche dans le cockpit. L’eau de mer est fraîche sous ces latitudes, nous l’utilisons pour une partie de la toilette mais aussi pour la cuisson (les proportions sont variables), la vaisselle, etc. L’eau douce est réservée à faire mousser le savon et à se rincer.

A partir du 12ème degré de longitude Ouest, les cargos et autres monstres d’acier apparaissent en nombre en coupant généralement notre route (ils font cap Nord/Sud alors que jusqu’ici c’était Est/Ouest ou l’inverse). Nous redoublons de prudence lors des veilles, de jour comme de nuit (je ne dois pas rappeler que nous n’avons ni « mer-veille » ni radar).
Ce petit sursaut de trafic n‘est rien comparé à Gibraltar ! La seule chose détestable, ce sont les gros bateaux de pêche, très difficiles à identifier. Vu dans la nuit noire avec la houle qui vous fait disparaître la moitié des repères en rythme, on croirait voir des arbres de noël avec des lumières partout, et différentes selon l’action en cours. En plus il faut se méfier de l’erre des filets qu’ils traînent, et puis parfois ils chalutent en couple. Bref, l’horreur !
En voilier, on ne va pas où cela nous chante, la direction du vent soustrait un angle d’environ 90° et puis selon sa force on n’aime pas toujours empanner (sans entrer dans les détails ce petit souci avale lui aussi 90° de possibilités!). Vous l’avez compris, puisque la boussole nous refuse des quartiers, il faut donc observer des relèvements successifs nous indiquant la marche du navire et anticiper…
Nous en avons croisé de toutes les tailles, et de toutes les couleurs, on a vu une plateforme de forage pétrolière remorquée, une frégate faisant demi-tour juste devant nous, des portes-containers plus gros que ce qu’Haussmann a fait de plus grand…
Bref, pour en finir avec ces petits navires, saviez vous qu’un pétrolier par exemple peut mesurer plus de trois cent mètres de long. En gros, cela fait un tas de ferraille de 250 000 tonnes qui flotte lancé a plus de 15 nœuds!

Les jours passent, impossible de se détacher de l’envoûtant spectacle du ciel, est-ce là une notion du temps qui nous appartient ?
Pas un matin ne ressemble au précédent, de l’aurore toute particulière à la nuit noire étoilée, il y a un mouvement permanent qu’on ne se fatigue pas d’observer. C’est mon activité favorite, en pêche je suis nul.
Un poisson a mordu hier et je ne l’ai pas vu à temps… (nos lignes de traîne sont de simples lignes avec un émerillon qui se finissent par un bout de fil d’inox et d’un leurre, on n’a ni canne ni moulinet pour nous prévenir quand il y a du monde au bout, …on surveille).
Je deviens maître dans l’échec en pêche, les poissons gagnent toujours ! Celui d’hier, il devait faire facilement plusieurs repas, il a cassé un hameçon de 5 cm !
Pour les quelques bons poissons du début, surtout en méditerranée finalement, je pense qu’on peut mettre ça sur le dos de la chance du débutant. Depuis c’est une catastrophe, les daurades s’échappent, les leurres se font bouffer et maintenant les hameçons cassent.
Moralité, hors de question d’abandonner, on a encore un tas de citrons et de patates réservées pour accompagner la pêche…je n’ai pas dit mon dernier mot !

Tiens bientôt l’heure de manger, je plaisante on n’a plus d’horaire depuis longtemps !
Quinzième jour, au rayon fruits et légumes nous avons : une pomme et deux oignons. Le frais s’évapore…
En tout cas, nous n’avons jamais été si soigneux et respectueux envers nos amis les fruits.
Pour cette navigation, nous avions bien choisis nos fruits :du raisin, pêches, nectarines, pommes, poires, bananes, oranges. Certains un peu mûrs, la majorité complètement verts !
On s’est régalé, chaque jour apportait un peu plus de sucre et de jus dans nos fruits, on sortait les tomates chaque jour pour les faire rougir au soleil.
On les a choyés avec des petites boulettes de papier journal pour les protéger. On les a observés, touchés, sentis jusqu’à se qu’ils soient prêts…

Mercredi 11 Août, je pense à Etienne. C’est son anniversaire et une fois de plus je suis en mer, comme pour celui de tous mes frères cette année…

Jeudi. Je commence à faire les 400 pas. Non, ce serait compliqué. Alors je fais des 360° debout dans le cockpit, c’est vrai je suis tellement debout que j’en ai mal aux genoux ! Ca sent l’écurie ! Laurène est plutôt calme, la mer nous ballotte un peu depuis hier, on file bon train pour la Rochelle. Je m’amuse à imaginer la date d’arrivée depuis quelques jours et cette fois il faut considérer sérieusement la marée pour entrer avec le courant et suffisamment d’eau dans le chenal du vieux port.
Ah j’oubliais, on est dans le golfe de Gascogne ! Nous traversons actuellement la zone qui fait la réputation de ce golfe. Ici les fonds marins passent de plus de 4000 mètres à 200 mètres en quelques dizaines de miles, la mer est hachée, croisée, désorganisée (la houle nous traduit les fonds, on l’avait senti avant de consulter la carte). Dans les petites crêtes d’écumes les dauphins bondissent de toutes parts, c’est très touchant.


Vendredi 13 août, la nuit a été longue et fatigante, truffée de chalutiers…Goudrome est vif, nous surfons grand largue bâbord amure a plus de 6 nœuds de moyenne, la houle de Nord nous prend par l’arrière et veut nous sans cesse nous faire lofer. Le régulateur ne tient pas.
Quelques heures nous manquent pour programmer l’arrivée à la pleine mer ce soir… Rien ne sert de pousser au moteur, nous profitons d’une dernière nuit en mer pour un dernier repas aux chandelles étoilées.
Ce soir au menu, un beau thon pêché ce matin (dès le réveil j’ai envoyé la ligne, 10 minutes plus tard, je découpais des petites lamelles à déguster de suite avec du wasabi et de la sauce soja, un petit déjeuner de Samouraï) !

Il nous tarde de découvrir La Rochelle, de revoir Jean-René et vous tous !
Le problème c’est qu’on est juste trop tard pour la pleine mer du soir, le chenal d’accès est dragué à 50cm, on entrera donc demain, avec le courant et la marée (2 nœuds de courant avec nous et 6 mètres de hauteur d’eau de plus).
On se met à la cape au large pour patienter et on prend le courant dans le Pertuis d’Antioche à 4h du matin, entre l’île de Ré et l’île d’Oléron dont on découvre les nombreux phares.
Je n’ai pas dormi cette nuit, trop excité par ces quelques miles qui bouclent notre aventure sur l’eau…

Nous voilà à la Rochelle, accueillis dans le vieux port par un Jean-René survolté, et des amis rassurés, en plein milieu des festivités du 15 août. Ça fait beaucoup !

Désolés donc de ce retard, mais ça y est, nous y sommes !
On se laisse quelques jours pour débarquer avant de vous donner un sentiment sur ce qu’a pu nous apporter cette expérience.

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vendredi 25 juin 2010

La transat version équipage

Après le récit de transat par le capitaine, voici le récit tel qu’il apparaît dans le carnet de voyage de l’équipage. C’est plus concis, reporté de manière quotidienne dans les conditions de notre habitacle en marche mais il nous a tellement faire rire hier soir que nous y avons rien ajouté et j’ai finalement accepté de le partager tel quel.
Un jour, lorsque mon précieux mac sera de nouveau opérationnel, je pourrai y ajouter quelques illustrations du même carnet.


Samedi 15 mai / Jour -1
Nous quittons la marina de bas de Fort à Pointe-à-Pitre pour aller dormir une dernière bonne nuit à Marie-Galante.

Dimanche 16 mai / Jour 1
Départ de Marie-Galante, une connerie. Nous tirons des bords toute la nuit dans des grains. Stress et énervement à bord. Beaucoup de vomis.

Lundi 17 mai / Jour 2
Traditionnelle crise d’hystérie et tétanie quand il faut recoudre la voile au près et sans l’affaler. Menace de retour à Saint Martin. Encore du vomi.

Mercredi 18 mai / Jour 3
Ça bouge ! Toujours au près. Je commence à manger un peu de crudités (carottes, concombre, tomates, melon) Dans quelques jours je dirais : « j’ai fait la transat retour ». Point. Ça ne sera qu’un événement de quelques mots dans ma vie. Mais pour le moment j’en fais tout un plat.
Meilleure position : allongée sous le ventilo.
Meilleur moment : ceux où je rêve en dormant, rinçage à l’eau douce sous la pluie.
Pire moment : la nuit. Rentrer faire le point puis vomir.
Meilleur repas : les compotes, le melon.

Jeudi 19 mai / jour 4
Mon problème avec la houle.
Si le bateau se contentait d’être le bateau, le vent d’être le vent, alors je n’aurais aucun soucis en nav. Non, ce qui fout la merde au tableau c’est la houle. Un bateau qui file sur une mer plate c’est idéal et ce n’est (presque) JAMAIS le cas.
PS : vomi mes crudités cette nuit.

Mercredi 20 mai / jour 5
Renaud dit : « j’ai vomi mon 4H et mon minuit aussi, je me suis cogné partout, j’ai dormi dans des draps mouillés, ça m’a coûté des sous, c’est d’ la plaisance c’est le pied ». J’écoute beaucoup Renaud en ce moment. J’aime bien. Il me fait rire. C’est un poète à sa manière.

Nous avançons à 120 milles par jour. Cela veut dire qu’il reste encore... 15… 16 jours ? Si nous ne rencontrons pas d’embûches. (Dieu, que ça tangue, c’est infernal)

Vendredi 21 mai 2010 / Jour 6
Le temps me semble long. Ça tangue toujours à bord, je me déplace peu mais je lis et regarde des films. Je n’ai toujours pas d’appétit. La nourriture me dégoûte un peu car j’ai constamment peur de vomir. Si je mange, cela se vérifie malheureusement. Ce petit régime imposé n’est pas plus mal.

Un oiseau marron et blanc nous suit depuis quelques jours. Il vient se poser dans le sillage de Goudrome, met sa tête sous l’eau, puis repart en s’approchant de plus en plus près. Il est de moins en moins farouche. Nous l’encourageons en poussant des petits cris «kiou kiou» comme on a vu Moitessier le faire dans la vidéo de la «Longue route».

Je lis un livre bien : « Bel espoir, voyages avec les drogués », des voyages effectués en 72, 73, et 74 avec le Père Jaouen. Je suis molle, je me laisse vivre. Décidément, je n’aime pas les longues navigations, elles me dépriment un peu.

PS : Je salive devant les fiches recettes de Elle. Particulièrement le navarin d’agneau avec les petits pois frais. Le lapin à la moutarde aussi. Les crèmes catalanes. Les rougets au jambon de Bayonne. J’ai hâte d’arriver aux Açores pour goûter à la gastronomie Portuguaise. Il reste1800 miles environ (poisse, c’est long).

Samedi 22 mai / jour 7
J’ai vomi ma compote. Ça secoue toujours et ce n’est pas agréable. Ce matin j’ai «pété les plombs» en constatant que l’eau s’infiltrait dans mon placard à habits, foutant en l’air au passage quelques vêtements. Tout est trempé, pue déjà, et certains sont tâchés de rouille (les blancs évidemment). Je m’emporte, crie, pleure, ce bateau je ne le supporte plus, au lieu de m’épanouir, il m’affadit de jours en jours, me transforme en loque… Je n’aurais jamais du céder à l'insistance de Xavier... Bref, tout cela permet de nous expliquer, d’en parler calmement. De remettre nos attentes sur la table, et de ne pas en vouloir à l’autre de ce qu’il ne peut pas faire. Du coup ça va mieux.

On lance des appels VHF sur le canal 16, cela donne : « appel à tous les bateaux, ici Goudrome petit voilier de 10m, nous traversons l’Atlantique, quelqu’un nous entend ?" Evidemment, nous ne recevons pas de réponses, mais il serait bon de pouvoir parler à quelqu’un d’autre. C’est rageant parce que si ça trouve un bateau se trouve juste à un mille de notre portée et il n’entend rien.

PS : Xa joint un cargo dans la nuit, il nous dit « good luck and take care ».

Lu : Le diable par la queue, Paul Auster (bien) et L’écume des Jours, Boris Vian (pas aimé)

Dimanche 23 mai / jour 8
Xavier et moi imaginons que nous vivons dans un théâtre. Des gens sont payés pour secouer le bateau et balancer des seaux de flotte régulièrement.

Ce matin, alors que nous dormions un peu tous les deux, j’ai entendu un énorme crac (une vague venue s’éclater sur la coque, encore). Et lorsque j’ai ouvert les yeux, c’est un Xavier à la verticale, les yeux exorbités, suivi de son matelas et oreiller qui m’est apparu : il a volé de la couchette jusqu’à la table ! Un bidon d’eau est tout droit sorti du placard en dessous pour se répandre dans le carré, un jerrican de gasoil en fait de même, se déversant au passage dans les chaussures de Xa. L’eau s’infiltre dans l’aération de la cabine avant, le moral est un peu bas ce matin.

Le bateau est sans dessous-dessus. Cela Fait 7 jours sans discontinuer (nous hésitons à nous arrêter aux Bermudes) mais cela ne peut pas durer éternellement, ça finira par se calmer. J’ai peur de m’arrêter aux Bermudes et de ne plus vouloir revenir dans le bateau. Sans rire.

Sur RFI, la présentatrice décrit un temps magnifique à Paris et espère qu’il e est de même en mer. A la fin du bulletin, elle s’excuse parce que les conditions en mer ne sont pas terribles (c’est le WE de pentecôte, réunion familiale, j’aimerais y être).

Mardi 25 mai 2010 / Jour 10
Le temps est calme. La mer douce. Le ciel gris. Le moral revient peu à peu. Je mange. Je lis «La première gorgée de bière » de Phillipe Delerm. J’aimerais faire tant de choses en rentrant à Paris

  • Boire un thé au lait au coin du feu enroulée dans une couverture à Saint-Ouen
  • Monter à cheval accompagné de Jewel le dimanche après midi
  • Flâner dans les rues de Paris (seule ou avec une copine)
  • Cuisiner dans la grande cuisine
  • Me lover dans un bain chaud
  • Pédaler autour du jardin des Batignolles
  • Acheter un nouveau vélo pour mes escapades à Gambais (un genre de vieux VTT)
  • Conduire et vagabonder sur les routes de France, à plus faible distance en forêt de Rambouillet souvent, placer Xavier dans cette même voiture et l’emmener au hasard.
  • Marcher dans la boue en Bourgogne. Y boire du vin dans une maison en pierre.
  • Emmener Maman en virée en Belgique, place du jeu de paume à Bruxelles, toutes les deux
  • Aller camper en montagne avec Papa. Juste entre père et fille.
  • Rendre visite à Emeric au Danemark, avec Brice. Juste entre frères et sœur
  • Regarder pousser les petits pois.
  • Aller au marché le dimanche matin et faire un détour pour aller chercher la baguette chez le boulanger primé « meilleure baguette de l’année en cours ». Un snobisme délicieux.
  • Rentrer le soir un peu fatiguée sur ma bicyclette, m’arrêter dans un petit bar, y attendre Xavier, Seb, Caro, Will, Julien, Carmen, Julia… et qui voudra
  • Dans une autre version : rentrer le soir un peu fatiguée sur ma bicyclette et retrouver Xavier dans un petit restaurant… Un Eddy’s Burger au Manoir, un restaurant japonais, une pizza italienne… peu importe pourvu que ce soit à Paris.
  • Ecouter Fip en prenant le petit déjeuner, surtout n’écouter les infos que d’une oreille.
  • Parcourir une nouvelle épicerie japonaise, démasquer les saveurs de la cuisine nippone, pour les recréer dans ma propre cuisine.
  • «Allez tiens, elle me va bien cette robe, ça sera joli avec mes bottes» et emporter l’objet du délit hors de la cabine d’essayage pour la porter le soir même
  • Trouver des nouvelles graines chez Leroy Merlin, ah puis un nouveau pot… et puis du terreau… et de l’engrais… et de...et de…
  • Etaler des draps propres dans le lit, les respirer et attendre Xavier.
  • Faire un hachis parmentier, au FOUR ! Tout ce qui se gratine est délicieux.



Lu : Greffier, Joan Sfar (très bien) et Trieste Bologne, David B (bien)

Mercredi 26 mai / Jour 11
Entre hier et aujourd’hui nous n’avons fait que 50 miles ! Une merde ! La veille on en avait fait 152 !

La nuit a été très calme, plus du tout de vent, la grand voile affalée, nous nous faisons bercer par les flots apaisés. Inutile de préciser que je suis très en forme.
Je fantasme le retour à Paris et surtout l’arrivée aux Açores et toutes les nouvelles merveilles. Xavier regarde la trilogie du Seigneur des Anneaux, version longue, il confond tous les personnages mais il aime bien.

Nous parlons beaucoup, varions les sujets de conversations. Enfin, on essaye.
Phrase du jour : «C’est super, on est de travers, Laurène!

Oui, c’est vrai, j’occupe aussi mes journée à découper des recettes de cuisine dans des magasines… Dieu du ciel, ce carnet de voyage est composé de 90% de bouffe!
(Recettes découpées avec photos à l’appui : Méli Mélo de printemps et veau Gremolata, fraises compotées et perles coco-vanille, terrine de raie et poireaux nouveaux, carré de veau aux morilles et grosses frites de polenta, terrine de lapin aux pistaches, noisettes et pignons, saltimbocca de veau).

Lu : La gloire de mon père, et le temps des secrets, Marcel Pagnol (très bien)

Jeudi 27 mai / jour 12
Aaaaah la belle journée ! En vent arrière, un bon décrassage shampooing compris. Xavier sort les matelas mouillés, le linge sèche au soleil, et je cuisine à midi des œufs pochés au vinaigre sur lit d’épinards et champignons à la sauce St Chinian. Présentés avec des petits toasts en triangle, c’est une merveille (avec des conserves bien sûr, mais doit être encore meilleur avec des produits frais).

Lu : Nos amis les humains, Bernard Weber (pas aimé) et La bible au féminin, Sarah, de Marek Halter (pas mal)

Samedi 29 mai / jour 14
Journée très calme, au portant, similaire à il y a deux jours. La veille il faisait gris et froid et là c’est un grand soleil qui éclaire nos pensées. Nous en profitons pour faire cuire les confits de canard accompagnés de pommes de terre sautées avec de l’ail. Pas une engueulade au tableau, nous sommes en harmonie.

Franck de la Loupiote avait raison, il nous fallait le retour pour «digérer» tout ce que nous avons vu et rencontré durant le périple.

Lu : Loup, Nicolas Vannier (ouais) et Où on va papa ? Jean-Louis Fournier (très très bien)

Mardi 30 mai / jour 15
Nous apercevons une grosse baleine et des genres de méduses blanches et roses, à aileron, qui se déplacent avec le vent. On dirait des raviolis japonais. En un peu plus gros.


Lu : Nouveaux contes de la folie ordinaire, Charles Bukowski (sans commentaire); Saga, Tonino Benaquista (bien); Le pourquoi du comment, Daniel Lacotte (par intermittence)

Lundi 31 mai / jour 16
J’ai marqué tous les livres que je souhaite échanger du nom du bateau, de sa date de lecture, ainsi que la position géographique. Le prochain lecteur aura un peu de l’histoire du roman qu’il vient d’acquérir. Moi-même j’aime bien lorsque j’échange un livre y trouver le nom du propriétaire, ou même celui du bateau et son pays d’origine.

Sinon, je viens d’inventer la fougasse à la poêle ; pâte à pain, thym, lardons, olives noires. En galettes bien aplaties, un délice qui me rappelle Antibes. La pâte lève et je retarde le moment de la cuire pour humer encore la chaleur de la pâte.

Lu : L’épreuve d’une mère, Steven Mosher (bien)

Jeudi 3 juin / jour 19
Bateau, mon ami...
Comme si se faire balloter, voir valdinguer les assiettes, avoir mal au cœur, mal dormir ne suffisaient pas, voilà que ce matin la grand voile s’est déchirée lors d’un petit empannage pourtant bien préparé ; le moral des troupes est mitigé.

Nous avançons encore entre 5 et 8 nœuds par vent arrière avec juste un petit bout de foc de route… ça souffle !

PS : Vu un énorme troupeau de dauphins autour du bateau ce matin à la prise de mon quart.
PS2 : Nous nous attelons aussi à apprendre un peu de Portuguais, puisque les Açores ne sont plus qu’à 650 milles. (Et pourquoi pas Lisbonne après ?)

Lu : Parler le Portuguais en Voyage, Harrap’s

Lundi 7 juin / jour 22
On mange les préparations que maman nous avait envoyé aux Canaries : Riz parfumé recette indienne, fruits secs et lentilles corail avec un petit bouillon de légumes. C’est une très bonne idée, c’est bon et c’est joli.

Le temps est magnifique, Xavier s’impatiente mais moi je savoure ces derniers jours et je les laisse trainer encore.

Lu : la voile sauvage, de Marc Linkski (bien)

Mardi 8 juin / Jour 23
Le vent se lève, finis les heureux jours de pétole. Deux ris dans la grand voile, et nos talents d’équilibristes reviennent comme une vieille habitude.

Ce crétin d’oiseau de mer marron (que je nomme Kiou) essaye d’attraper le poulpe qui est au bout de la ligne de pêche. Il l’a déjà pris dans son bec et l’a relâché aussitôt, dégouté ! Ce fil de pêche ne nous sert de toutes manières qu’à pêcher des lambeaux de méduses.

Lu : Best tips from woman aboard (bien)

Vendredi 11 juin / Jour 26

On voit les Açores, je me réveille. Je note vite avant d’oublier.


Rêve : On était sur Goudrome, pas loin d’arriver dans un mouillage, et le vent se lève… Beaucoup de vent, le bateau s’affole. On atteint les 40 nœuds, on file tellement que la barre est toute souple, tout vrombit comme dans une voiture de course. Je regarde le GPS : panique ! 50 nœuds ! Et en plus il y a une baleine endormie sur notre chemin. On va tellement vite à côté d’elle qu’elle se réveille furieuse.
Nous sommes cramponnés à la barre et on ne sait pas bien quoi faire parce que la baleine nous poursuit. Elle nous regarde méchamment et donne un coup de queue. Elle nous loupe, et heureusement parce que le GPS affiche 60 nœuds !
Nous hurlons de joie et déchantons vite parce que nous sommes presque arrivés sur une ville avec AUCUN moyen d’arrêter le bateau.
Pas le choix, nous fonçons sur la plage et nous nous engageons sur une route, on trace comme à bord d’une voiture en enchainant les empannages et virements de bords.
On arrive dans un virage très serré, bordé de taquets et de winchs, mais évidemment on arrive rien à attraper, on vire sec… ça passe.
Le bateau décolle, et on chute sur la plage, ou plutôt, on s’échoue. Plop ! Comme une méduse. On sort en rampant du bateau, pour aller à la paillote du coin.
La femme sert des petits beignets appétissants, mais après quelques minutes ils deviennent transparents comme de la gelée de méduse et renferment un tout petit crabe figé. Alors on prend un coca et on retourne toujours en rampant, dormir dans le bateau couché à l’horizontale pour attendre la marée montante.

Toujours le 11 juin / Jour 26
Et bien nous y voilà à Horta, bien amarrés. Première étape : le célèbre bar de Peter.


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vendredi 11 juin 2010

Transat : Marie-Galante (Guadeloupe) jusqu'à Horta (île de Faïal, Açores)

















Quitter les petites Antilles pour le vieux continent, c’est un peu comme s’extraire de la torpeur des tropiques et faire route vers la réalité.
Partir en voilier ne ressemble en rien aux habituels rites du départ. On ne boucle pas sa valise, on ne prépare ni sac ni casse-croûte, on ne salue personne à l’embarquement, on ne présente aucun papiers…
C’est plutôt un déménagement façon manouche, ou une de ses migrations saisonnière que vivent les oiseaux. La seule différence étant que nous partons seuls.


Les récoltes de frais du marché de Pointe à Pitre sont stockées dans les filets, Goudrome est paré de son foc de route, la trinquette est endraillée sur le bas étai et les bastaques sont prêts au poste intermédiaire.
La météo que nous téléchargeons depuis quelques jours est correcte, même si le vent ne semble pas vouloir passer au Sud Est (ce qui rendrait tout tellement plus confortable !).

J’avais établi un programme idéal pour le départ, un peu romantique… (L’apparition du soleil à travers la mangrove de l’île d’Emeraude).
La Guadeloupe ainsi surnommée est une île en forme de papillon, les ailes qui la constituent (Basse-Terre et Grande-Terre) sont séparées par un mince bras de mer, la rivière salée. Mon intention était d’emprunter cette rivière (bien balisée et draguée dans les passes les plus délicates permettant ainsi le passage aux embarcations jusqu’à deux mètres de tirant d’eau) qui nous aurait conduit plein Nord et nous évitant par la même occasion un gros détour.
Le pont de la Gabarre conditionne l’accès Sud de la rivière, il faut s’y présenter feux allumés quinze minutes avant l’ouverture, soit à cinq heures du matin.
C’est là que Laurène intervient et refuse en bloc l’idée de passer la nuit dans la mangrove en compagnie des moustiques.

Ce que femme veut...

Nous envisageons alors un départ depuis l’île de Marie Galante plus au Sud où nous prendrons un dernier bain. Il est 19h, les rayons de soleil orangés éclairent la jolie baie de Saint-Louis de Marie Galante où nous mouillons pour la nuit.

Le dimanche 16 mai, grains et puissantes rafales depuis ce matin, nous avons loupé le bulletin météo diffusé à 11h30 T.U. sur les grandes ondes par RFI (7h30, heure locale).
Laurène me souhaite un joyeux anniversaire sur le ton d’une formalité tant elle est tendue par le départ…
A 12h20, l’ancre est rangée pour de bon, c’est parti pour un calvaire de plus de vingt heures, un chemin de croix ! Il faudra tirer 7 bords de près serré (70 miles inutiles cumulés contre vent et courant, 120 kilomètres !) dans le canal entre Marie Galante et la Désirade pour enfin arriver au vent des îles. Cela sous la pluie battante des grains violents qui s’enchaînent et réduisent la visibilité à zéro.
C’est épuisant, le bateau est trempé, j’ai à peine dormi et la grand voile menace de se déchirer au niveau de l’œillet du premier ris.

Laurène a été malade toute la nuit, elle n’a rien avalé, la communication aussi ne passe pas facilement… Je recolle la voile à poste et réclame ses compétences pour ce qui concerne la couture à faire d’urgence.
La réparation achevée se solde par une petite crise… Cette fois Laurène veut débarquer à Saint-Martin…

C’est l’occasion de citer une phrase d’Igor (un bruxellois aussi surprenant que sympathique qui achève sa dixième année à bord de « miss terre » ; à travers son voyage et des interviews, il s’interroge et interroge le monde sur les rapports humains) :
« La mer et la navigation c’est super, pour ceux qui résistent ! »

L’allure qui rend nos voiles propulsives pour les huit premiers jours est le pré serré : c’est le positionnement de voilure le plus près du lit du vent. C’est aussi le plus inconfortable puisque la houle est généralement orientée dans cette direction et que le bateau gîte (se couche) sous les effets combinés du vent et de la mer (quand la mer se forme, des embruns puis des vagues passent par-dessus bord et inondent le cockpit).
La vie à bord est alors quelque peu chaotique, si Laurène rédigeait cette note la navigation s’apparenterait au cauchemar!

Il n’y a décidément pas de Sud dans le vent d’Est, en faisant cap à 30° compas, on trace une route fond (un cap réel) à 5°, donc presque plein Nord…
Cette route nous conduit aux Bermudes, à un peu moins de mille miles nautiques au Nord. L’option est donc dictée par le vent, nous irons jusqu’à la latitude des Bermudes pour y trouver des vents favorables. En fait la traversée depuis les petites Antilles (d’Ouest en Est) peut être envisagée de deux manières par les bateaux naviguant à la voile. La première qui a pour inconvénient d’allonger la route de quelques 500 miles est celle que nous empruntons, dix jours sont nécessaires pour toucher les vents portants. Ces vents sont assez forts car compressés entre des dépressions bloquées par l’anticyclone qui se trouve entre les deux alizés.
La seconde option est la route orthodromique, la plus courte mais aussi celle des grands calmes générés par l’anticyclone. Partir pour cette option nécessite un bon moteur et des réserves de gazoil conséquentes.
La dernière consiste mettre son bateau sur une gigantesque barge et se délester de dix mille euros…

Embarqués par le vent et la mer qui ne cesse de gonfler, nous sommes très satisfaits du petit foc et des deux ris dans la grand voile qui suffisent amplement à pousser les limites de Goudrome. Le septième jour, nous parcourons plus de 150 miles par mer forte et un vent moyen de 35 nœuds.
Le régulateur d’allure (pilote qui fonctionne grâce au vent) est fidèle depuis le départ, il tient toutes les allures impeccablement, cela nous permet de faire des quarts à l’abri des averses, des embruns et du froid qui nous vole un degré par jour !

Et pour preuve, pas un petit café, pas une goutte d’alcool et des menus qui ne pourraient pas porter de nom. J’essaie de préparer des petites choses simples pour que Laurène reprenne goût à s’alimenter mais sans succès.

Le 26 mai, le vent passe enfin au Sud Est, les nuages laissent le bleu du ciel nous parler, le soleil apparaît comme un sourire !
C’est qu’il fait presque chaud aux Bermudes, mais le baromètre a perdu quatre hectopascals et RFI donnait ce matin un avis de coup de vent pour Ridge (la zone « météo » vers laquelle on se dirige, juste au Nord), gloups.
Comme le vent nous a fait le cadeau de passer au portant, nous lofons légèrement pour faire plus d’Est.
Le jour suivant, Laurène est en forme, elle se met à s’agiter de nouveau, elle est vivante ! On profite du calme plat et du soleil pour se laver et procéder à un grand rangement /séchage du bateau (une mini fuite m’a échappé dans les préparatifs et c’est pile au dessus du placard à vêtements, avec les vagues qui balayaient le pont, inutile de décrire le résultat).
La pause est de courte durée, la nuit à avalé le bel astre et le décor reprend le ton de la grisaille. Le vent monte et une série de grain couronne le tout, l’avantage c’est qu’on avance bien.

En virant Est pour éviter le coup de vent, nous nous empêtrons dans une zone de vent variables et de calmes: changement d’amure et d’allure, puis plus rien alors on se bat en affalant, en envoyant le génois léger, etc
Puis vient la réaction de facilité : pas de vent = moteur…
Nous brulons quelques litres de Gazoil, agressons nos tympans puis décidons de poursuivre à la voile, nos réserves de carburant sont minuscules en proportion de la route à parcourir (deux jours d’autonomie pour plus de dix jours restants).
Après tout, si on était pressé on aurait pris l’avion, et surtout pourquoi courir vers la terre puisqu’on a beaucoup de chance d’y passer la fin de nos jours, voir d’y rester !
Là, quelque chose a changé, refuser d’utiliser le moteur pour « gagner » du temps, c’est considérer qu’on vivra mieux et plus longtemps en le consommant tranquillement.

Le 30 mai 2010 (une pensée particulière pour mon frère Nicolas, joyeux anniversaire !), nous sommes quasi immobiles au beau milieu de l’océan, après le petit rituel du bulletin météo, je me prépare tranquillement un petit café italien, auquel j’ajoute une demi petite cuiller de sucre de canne en poudre…
La tasse est bien calée dans le cockpit, à côté de l’assiette où j’ai soigneusement disposé les tartines beurrées et grillées à la poêle.
Comme tous les matins secs, j’ai installé deux coussins confortables sur la banquette où je contemple tout ce qui sépare mon œil et l’horizon.
En portant la tasse à mes lèvres, je découvre mon petit café légèrement trop sucré. Il y a déjà tellement de sucre dans la confiture. Le sucre m’a certainement échappé, pas grave.
Je redescends et mélange mon premier petit café (celui de la tasse) avec le second (celui qui reste dans la cafetière) qui est en général celui qui sert à réchauffer le premier, quand il a refroidit.
Ensuite, arrive le plaisir de la cigarette, je consacre toute mon attention à fabriquer la première de la journée. Si elle est bien faite, et même si elle est trop grosse ou trop tassée, je recommence pour doubler le plaisir.
Enfin, je passe aux petits réglages de voiles. C’est ce qui fait la différence avec une caravane sur roues, la notre est mise en mouvement par la grâce d’Éole. Ma mission consiste à border, choquer, déplacer un point de tire pour la beauté de l’écoulement de l’air sur la toile mais aussi pour préserver le matériel.
Quand le souffle d’air est insuffisant, on se replie sur le spi léger qu’un souffle contente. Une fois de plus, nous quittons la pétole.

La surface de l’océan huileuse repousse l’horizon à l’infini, nous observons longuement une baleine à une cinquantaine de mètres, en commençant par sa lente et puissante respiration, puis son aileron et enfin sa queue gigantesque. C’est la première fois que je vois cet énorme mammifère, je ne me souviens pas en avoir vu dans les zoos parcs océanographiques (il en faudrait de l’eau pour reconstituer l’habitat d’un poisson de vingt mètres !).
Dans le domaine du minuscule, nous découvrons des méduses pas comme les autres. Elles sont colorées et ont une nageoire dorsale qui prend le vent.
La mer calme m’autorise aussi à grimper en tête de mat pour y bricoler l’antenne VHF qui pendouille affreusement. L’intervention se solde par un échec (le câble sur lequel je m’énerve finit sectionné, adieu la communication…jusqu’aux Açores)…mais me permet de repérer un pétrolier qui fais une route parallèle à quelques miles.

Le spi, affalé avant la nuit, nous a porté au-delà du 35° Nord. Suffisamment pour toucher des vents plus forts. Le temps change progressivement, ça monte une journée puis ça retombe un peu avant de décoller. La mer devient musclée, forte à très forte, les vagues qui écument nous font atteindre des vitesses inespérées. Des paquets d’eau remplissent le cockpit et vont parfois jusque dans la descente. Avec les embruns qui volent à la crête des vagues, notre cocon est à nouveau trempé. A deux reprises, je sors sans bottes ni ciré et me fait rincer de la tête aux pieds…

Le 3 juin, nous sommes escortés vers le soleil qui enflamme l’horizon par un groupe de dauphins. La mer est démontée, nous prenons un petit déjeuner dont l’ingrédient principal est le mouvement. Laurène assise en face de moi dans le carré, la jambe droite tendue à 90° en guise d’appui, me regarde en cherchant naturellement à conserver la verticalité.
Son buste est un balancier au milieu duquel sont réunis ses bras qui créent un second mouvement d’équilibre, qui consiste lui à maintenir un bol de céréales recouvertes de lait à l’horizontale.
Ce spectacle est complété d’un son étourdissant venant de l’extérieur mais aussi produit par d’un tas d’objet balancés. La vaisselle danse dans les placards, les brosses à dents s’embrassent dans un verre, le linge qui sèche crée son propre vent, …
C’est très divertissant tout cela, on éclate de rire en imaginant cette scène jouée sur les planches : des types à l’extérieur pour secouer l’embarcation et agiter voiles et gréement, d’autres pour jeter des seaux d’eau sans relâche, le bruit de la mer, les objets qui vivent et qui nous échappent sans cesse, la démarche et les appuis des personnages ( version une ou deux mains occupées)…

Ce moment de loisir est suivi du point journalier qui nous indique clairement une route trop Nord, nous devons empanner.
Par vent frais, la manœuvre est délicate, (cela nous a déjà coûté quelques coulisseaux) la voile peut claquer violement lors du passage d’un bord à l’autre.
Vêtus de nos bottes et de l’intégrale « au sec », les gilets attachés aux lignes de vie, nous ramenons la bôme vers l’axe du bateau avant d’abattre légèrement pour passer d’une amure à l’autre.
Malgré toutes les précautions, la voile se déchire sous nos yeux en un éclair. Catastrophe, je suis au pied de mat pour affaler avant d’avoir cligné des yeux. Elle est rapidement ferlée et nous constatons l’étendue des dégâts, une couture oblique a cédé sur plus d’un mètre entre les ris 2 et 3, les renforts ont protégés la chute, ouf c’est réparable !
La mer grosse et la pluie nous contraignent à attendre le calme pour opérer.

Nous déposons la grand voile dès 5h le lendemain, juste avant un grain !
La première étape consiste à réassembler parfaitement les toiles séparées à l’aide d’une colle bi-composant, la seconde est une longue punition de couture pour Laurène.
Elle le prend plutôt bien finalement, aidée par un coffret de « compact disc » lu que lui avait offert son gentleman de patron : « Le bateau ivre » de Rimbaud. La programmation est minutée au point près, Laurène achève l’atelier vers midi, au bout du dernier mot.
Cette opération est de loin ce qu’on a fait de mieux sur Goudrome depuis le début, Jean-René nous pardonnera la déchirure en constatant que cette réparation est en définitive le point le plus solide de la voile.

Goudrome privé de sa grande aile pendant plus de douze heures accuse le coup, maintenant que la bonne brise nous a quittés, le baromètre grimpe…
Nous goûtons alors au calme légendaire produit par le célèbre anticyclone des Açores, son évolution est un peu la clef de voûte du système météo en atlantique Nord. Sa position et ses mouvements affectent et régulent directement les dépressions, et donc la pluie ou le beau temps sur l’ensemble de l’Europe.
C’est passionnant d’étudier la météo, avec des observations locales, le baromètre, et le bulletin quotidien donné par zones, on peut se faire des représentations graphiques sur l’ensemble de l’océan.

Les nuits sont plus humides à ces latitudes, plus fraîches aussi. Mon père en nous rendant visite nous a laissé une flûte et un bouquin d’astronomie. La flûte à bec n’a eu aucun succès ; actuellement à bord du voilier « Quique en Grogne » dans les mains d’une petite Tessa, elle doit exaspérer ses parents qui devront la supporter jusqu’en Nouvelle Calédonie.
Pour ce qui est du guide du ciel, il m’a permis de découvrir les fondamentaux (localiser l’étoile polaire, c’est pratique pour voir le reste), de nommer et de comprendre mes observations précédentes. En bateau nous sommes loin des terres polluées de lumière, il n’y a aucun obstacle à l’horizon, c’est vraiment idéal.
Les observations les plus intéressantes ont lieu actuellement juste après le crépuscule.
Par exemple, Vénus (l’étoile du berger) qui apparaît dans le rose de l’Ouest un peu avant le coucher de soleil, elle est la plus lumineuse mais aussi la dernière à disparaître à l’Est.
Puis ce sont toutes les constellations qui s’illuminent (les noms, venant de la mythologie grecque, mais aussi du latin et de l’arabe ne sont pas moins magnifiques que leur éclats).
La lune arrive pour sa ronde en belle reine de la nuit, un peu plus tard.
Cela laisse un délai de nuit noire qui offre le spectacle le plus riche à l’œil nu. Outre les étoiles et les comètes, cinq planètes sont visibles sans instruments. Mars en tout cas est facilement reconnaissable par sa couleur rouge.

Lors de mon premier quart de nuit, à bord d’Harmattan, Fred me cédait la barre avec quelques recommandations. Le voilier entre mes mains fonçait à toute allure vers les îles Silly.
C’est impressionnant de glisser sur l’eau dans l’obscurité absolue ; les sons, l’odorat et la peau augmentent leur capacité de réception et envoient autant d’informations que le feraient nos yeux. Je n’ai aucune idée du nombre de nuits passées en mer depuis mais le temps et les sensations sont tellement différentes à présent que la nuit ne sera plus jamais comme avant.

Etre à deux (en couple), partager une longue navigation hauturière, c’est accepter de baisser la garde, d’être soi-même pleinement mais aussi avec l’autre dans l’absolu.
Ainsi, Laurène et moi sommes quotidiennement disposés l’un pour l’autre, une tendresse toute particulière est née.
Goudrome nous plonge hors du temps (on aurait pu vivre exactement la même traversée, dans les mêmes conditions il y a vingt ans), loin du rythme effréné lié au progrès, loin des influences néfastes de la publicité, de l’information immédiate qui rongent les esprits.
Si la bagarre en mer peut durer plus d’une semaine, le calme nous attend toujours derrière avec un chapelet de plaisirs à revisiter.
Alors que je suis comme une antenne au vent sur le pont, Laurène est un récepteur décodeur confortablement lové dans une couchette, sur le chemin d’un grand nombre d’écrivains (pas un jour ne passe sans qu’elle inscrive la position géographique au dos de la couverture du bouquin qu’elle achève !).Les rêves sont au cœur de nos préoccupations, nous imaginons des réalités, bâtissons des projets utopiques et projetons tout cela dans l’environnement que nous avons laissé. Le temps se promène dans nos jardins, des souvenirs forts jaillissent, nous discutons sans nous lasser.

Le rêve les plus cher, celui qui nous habite aujourd’hui est de rallier l’archipel des Açores à la voile. Le 10 juin nous sommes presque au but, à l’aube il est 2h30 du matin à bord (pour des questions pratiques la montre chinoise que nous acquîmes dans les rues de Pointe à Pitre resterait à l’heure des Antilles pour la traversée).
Soixante-dix huit miles restent à parcourir, ça sentirait l’arrivée de nuit… si le vent n’étais pas de secteur Nord Est.
Voilà maintenant deux jours qu’il ne bouge pas de ce secteur, notre cap accuse le coup, au près serré nous ne faisons guerre mieux que 120° alors que la route réclame 90°.Trente petit degrés qui coûtent à un cap qui devient vite Nord Est. Nous louvoyons (passons d’un bord à l’autre : 120°/20°compas) en subissant un courant de secteur Nord Est, la brise de plus en plus faible limite notre allure, la journée s’achève sur des bords qui s’annulent et le nombre de miles parcourus est ridicule.
Pas de quartier pour nos oreilles, mais aussi pour notre projet de tout boucler à la voile, c’est parti pour la chanson des trois cylindres !

La dernière nuit est nuageuse, une légère bande à peine lumineuse se distingue sur l’horizon quand la pupille est à son comble. A partir de 40 miles nautiques (environ 75 km) nous repérons clairement le halo de lumière provenant des îles Faïal et Pico.
L’étrave de Goudrome divise la houle de face et retombe dans un rythme harmonieux, chaque appui génère un sillage vert fluorescent qui naît à la proue et s’élargit jusqu’au cockpit. La mousse d’écume argentée parsemées de boules et d’éclats verts fluorescent dépasse de loin toutes les illuminations de plancton vues jusqu’ici !
L’hélice ferme la marche en produisant un couloir étroit, une prairie lumineuse sur vingt cinq mètres.
Nous sommes bouche bée dans le cockpit, ce phénomène est dû à la densité du plancton qui croît avec les courants ascendants et qui apportent des minéraux des profondeurs.
Sur bâbord, à une dizaine de mètres, là où l’écume de notre sillage s’efface dans le noir surgit une tâche gigantesque sous forme d’un ciel étoilé …
Eblouissant, magique mais aussi déconcertant, est-ce un banc de poisson ou une baleine ?
Les baleines sont nombreuses autour de l’archipel, certainement grâce au plancton, je dégluti en silence en priant pour ne pas toucher une baleine qui dort.

Le 11 juin 2010, nos yeux découvrent la tant convoitée terre de Faïal, après 25 jours de mer nous touchons presque à nouveau l’Europe et c’est le Portugal qui nous accueille.
Nos cœurs sont serrés, nos jambes fourmillent, une bière fraîche et un repas chaud nous ferons le plus grand bien !!

On vous embrasse
Xavier

PS : Même si j'ai toujours (re)douté cette traversée (comme toutes), je n'ai mis à exécution aucune des menaces de débarquement, et grâce à la volonté (l'acharnement?) de Xavier, je suis aujourd'hui très fière de l'avoir faite. J'ai vomi (vous me prenez pour qui ?) mais avec le peu de recul dont je dispose, je peux même dire que je l'ai appréciée à sa juste valeur avec la sérénité dont j'ai manqué à l'aller.
Des bisous
Laurène

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vendredi 14 mai 2010

Les Saintes jusqu'à Pointe-à-Pitre / Préparation de la transat















Pour rallier l’archipel des Saintes, notre prochaine étape, nous choisissons de passer au vent des îles. En quittant le mouillage de Sainte Anne, l’anti-chambre de la baie du Marin, nous longeons la pointe Dunkerque, puis celle des Salines, et tirons un bord pour nous écarter de la pointe d’enfer (très gentiment saluée par l’estomac de Laurène certainement contrarié par la prise d’un ris).L’exercice en se trouvant au vent des îles, consiste à s’en éloigner ou à tenir une distance de sécurité car le vent et le courant nous poussent vers les récifs. L’avantage de cet itinéraire est de profiter d’un vent constant, l’inconvénient est que l’Atlantique est toujours plus formé que la mer des Caraïbes qui bénéficie de la protection des terres.

Nous dégustons donc les creux, au près serré, mais sans moteur et nous réjouissons de découvrir la Martinique sous ce nouvel angle. Au niveau des plus hauts reliefs de l’île le ciel est couvert et nous rencontrons des grains successifs. Pour ce qui est des canaux inter îles, l’effet entonnoir se sent évidemment beaucoup moins que lorsqu’on débouche sous un relief.

Mis à part l’important degré de gîte du bateau, Goudrome tient une allure confortable. A partir de la Dominique à bâbord nous abattons légèrement, en laissant Marie-Galante que nous distinguons par de faibles lumières sur tribord. Deux îles magnifiques que nous passons sans escale malgré tous les bons échos. Notre objectif nous l’atteignons aux aurores par un vent passé petit largue et une houle qui nous porte à 270° entre le Grand Ilet et le rocher de la Redonde. La définition de l’archipel prend toute sa résonnance lorsque le bateau pénètre entre ces minuscules morceaux de terre qui vous encerclent. Ici le relief n’est pas très élevé mais aussi vert que découpé.

Enfin nous contournons Terre de Haut, en direction de l’Anse du Bourg, où nous mouillons par dix mètres de fond. Le bourg des Saintes à quelques brasses est le seul village, des maisons basses et colorées sont alignées pour créer une rue principale très pittoresque. L’ambiance y est paisible, on pourrait être dans un coin reculé du Sud de la France ou de Bretagne. Les habitants sont d’ailleurs des descendants de ces derniers… On croise aux Saintes un tas de blonds aux yeux bleus, la peau burinée par le soleil et parlant créole, c’est étonnant !

L’histoire, nous la lirons dans la fraîcheur des salles du Fort Napoléon devenu un petit musée. Un bastion construit par les français au 19ème (ils furent défaits par la flotte britannique un siècle plus tôt au bout du plus grand affrontement France/Angleterre dans la Caraïbe. A l’extérieur, un jardin botanique contourne la construction, nous y voyons des iguanes mais surtout une vue imprenable sur tout le littoral : on distingue la découpe des criques et des plages mais aussi les récifs. Sur l’horizon sont posées la Dominique, Marie Galante, la Guadeloupe. Finalement, vu de là haut, ce n’est pas plus mal que les avions soient cloués au sol, si les iliens se plaignent de fin de saison ratée en accusant un volcan, nous profitons pleinement de cette bulle de calme.

Notre séjour ressemble donc à une semaine de vacances dans un océan de vacances. On se promène, puis on se baigne, sans se fatiguer et enfin on se repose pour l’apéro du soir parce que des amis arrivent. Il y a aussi un livreur de pain chaud à 7h10 du matin, 20 minutes avant le bulletin météo de RFI diffusé sur les grandes ondes. C’est qu’il faut s’entraîner pour déchiffrer et retranscrire toutes ces précieuses informations : les avis de coup de vents, l’évolution des dépressions dans l’ensemble, l’état de la mer, la force et la direction du vent, etc

Tout ceci correspondant à des zones précises, toutes les mers et les océans sont découpés et portent des jolis noms, pour faciliter la tâche des navigateurs. On ne se lasse pas de ces îles où le soleil organise le programme et le menu, le seul souci réel c’est le retour qui ne s’improvise pas. On ne part pas n’importe quand et encore moins n’importe comment. Sur le premier point, nous avons abandonné la « to do list » du Marin pour la reprendre à Point à Pitre, la date du départ étant fixée vers le 15 mai de Guadeloupe (vers les Açores).La route sera liée aux conditions de vent, c'est-à-dire que nous ferons du Nord vers les Bermudes (soit du pré par vent de ENE à priori) et puis nous abattrons si le vent vire au NW, sinon nous ferons une escale aux Bermudes.

Pour le reste, sur Goudrome, plus on entre dans le détail de préparation du bateau, plus il y a de boulot (Jean René sait de quoi je parle).

C’est donc sous la contrainte que nous quittons le petit paradis des Saintes où nous sommes immergés. Laurène m’emmène voir sa petite pieuvre et dessine ses poissons préférés, nous parcourons chaque jour le corail (et l’impressionnante épave de chalutier coulé derrière Goudrome).Nous faisons nos adieux aux Saintes le 9mai pour rallier la Guadeloupe.

Six petites heures pour trouver la première marque rouge du chenal de la rade de Point à Pitre. Nous amarrons Goudrome au ponton n°6 de la marina de Bas de Fort pour la dernière escale des Antilles. Au programme, retrouvailles sous le signe de la famille Passien, une journée très sympa passée à découvrir Chantal et Michel (membres de la famille de Laurène installés en Guadeloupe) qui nous emmènent généreusement de leur table favorite à leur plage romantique.

Ensuite, avitaillement évidemment, Laurène concocte des conserves aux saveurs locales après avoir déniché les épices aux quatre coins du marché, entre deux points de couture… Au rayon bricolage, on fait toutes les pages du catalogue des ship’s : on pope des rivets, on remplace des durites, on soude des fils électriques, on détend le gréement puis on le retend, on prépare les bastaques et la garde-robe de gros temps….

Rassurez vous, Goudrome est fin prêt, la barre de flèche qui pleure n’est plus qu’un mauvais souvenir. C’est avec un grand sourire que son étrave va parcourir l’océan ! A son bord, l’équipage est plus motivé que jamais. L’aller était comme une grande descente en vélo, on lâche les mains et on se contente de sentir le vent sur la peau. Pour le retour, Laurène se joint à moi pour se retrousser les manches, ça risque de grimper sec, on va se cramponner au guidon et pédaler tant qu’il le faut.

Vous l’avez compris à l’aller, on ne traverse pas l’Atlantique à la voile pour vous donner une date d’arrivée, on en serait bien incapables ! Un minimum de vingt jours nous sera nécessaire pour retrouver la terre des Açores.

A très bientôt, on pensera souvent à vous !


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mercredi 24 février 2010

devinez un peu où nous sommes à présent...

















Le jeudi 04 février 2010,
j’ouvre l’avant dernière page du journal de bord orange laissé quasi vierge par Jean-René et y inscris ceci :-9h-Vent de Nord Est, fortes rafales-Baromètre 1011-Cap compas 270°-Position N 16°53'279 W 24°59'487.-Observation : départ à la voile mouillage de Mindelo.

C’est que la petite sortie d’exercice en compagnie de Philippe et Louis m’a aidé à redécouvrir Goudrome, très maniable ! On ne cherche pas l’exploit mais les manœuvres sont tellement plus belles et silencieuses à la voile. On a vite fait d’oublier les arrivées douteuses aux mouillages avec Laurène qui fait de son mieux au poste avant sans guindeau, le bruit assourdissant du moteur et la casquette du cockpit rendant toute communication impossible.
Nous devions partir la veille mais le nouvel équipage modifiait lourdement la question d’avitaillement : nous n’embarquerons pas moins de 200 litres en plus des 400 litres que contiennent les cuves, une bonne dizaine de pains frais et des fruits et légumes à en faire craquer les filets .
Cette soirée supplémentaire est mise à profit de l’organisation de la vie à bord. On parle aussi de la sécurité, des attentes de chacun et nous bouclons autour du bon thon préparé en darnes légèrement grillées au miel et sésame (c’est Malik qui le débite avant d’expédier la moitié sur Kirha où la soirée semble vibrer au même diapason : réunion officielle de préparation à la transatlantique).

De cette dernière nuit à Mindelo, je garde un souvenir qui illustre bien le capitaine de Kirha. Philippe est arrivé sans bruit à la nage au milieu de la nuit, assis nu en face de moi, sur la bannette de la cabine avant pour s’entretenir de la route que nous avions tracée, il disparaîtra de la même manière.

Kirha nous devance dans la manœuvre et tire déjà des bords au milieu de l’étroit chenal après s’être dégagé d’un bout pris sous sa quille. Nous hissons avec deux ris dans la grand voile et abattons de suite grand largue vers le détroit de Sao Vicente, nous vérifions mes prévisions concernant le temps dehors : force 6 bien pesé et 7 dans les rafales !

Pour les présentations, Goudrome ne fait pas dans la dentelle, moins d’une demie heure sur l’eau et le support de l’enrouleur casse. Cette pièce de maintien permettait à la bobine de tourner indépendamment du système de guidage… résultat, un génois noué en cravate qui faseye en partie haute et pourrait se déchirer. La somme du vent violent et du courant qui nous dégagent au Sud Ouest et une côte découpée sans abri nous empêchent de faire demi-tour. Le pilote ne tient pas le cap, la houle nous balance de 60°. Nous hissons la trinquette sur le bas étai pour déventer le génois mais ceci ne suffira pas pour l’envoyer plusieurs fois à la main autour de l’étai pour le décoincer. Impossible de l’affaler, je finis par en faire une momie qui assurera sa conservation en attendant un jour meilleur.
Nous trouverons un moment de répit au Sud Est de l’île de San Antao, juste assez de temps pour bricoler un système de maintien et envoyer la voile en ciseau pour prendre une allure que nous garderont deux jours.

Kirha ne semble pas avoir eu de problèmes, disparu rapidement dans cet horizon haché par la houle, plus de contact radio…Le vent n’a pas l’intention de faiblir, la houle croisée roule Goudrome et ses occupants sans interruption pendant plus de 72 heures.

Laurène ne manque pas d’ouvrir un palmarès « mal de mer » qu’elle emporte haut la main devant Léo, puis François qui nous étonne par ses remèdes : à peine régurgité l’intégralité de son repas, il s’envoie un mug de Rhum ! En fait, nous découvrons que le mal de mer doit être doublé d’une intoxication alimentaire dont nous ignorons l’origine. Il faut voir le va et vient dans le cockpit pour l’utilisation du seau méthode haute ou basse. Tessa aura juste un retour par voies hautes, j’aurai pour ma part recours à quelques immodiums pour me libérer de ce virus.
Dans la guerre nous perdons la moitié de notre stock de seau (un sur deux) et abandonnons provisoirement la pêche qui n’inspire bizarrement plus personne (cette dernière est ridicule, le rapala s’entortille avec la vitesse pour produire des nœuds irrécupérables).

Le cinquième jour, force est de constater que nos réserves de frais (pourtant minutieusement stockées individuellement dans les feuilles des meilleurs journaux culturels cap verdien) sont mutilées par le roulis.
On ne compte pas les citrons moisis, que l’on presse immédiatement pour en faire des citronnades ; les carottes tachées qui se gélifient, les poivrons qui coulent sur la couchette de Léo, les mandarines qui se décomposent de l’intérieur. Pour couronner le tout, les pains restants (5 sur 10) sont recouverts d’une couche de moisissure bien verte, le lait tourne en à peine 24 heures. Tout ceci est très agréable dans un contexte où nous combattons les microbes et les crampes d’estomac.

Laurène avait interprété tout autrement la brochure de la transatlantique idéale… Je pense même que si il y avait quelque part un bureau des réclamations, elle s’y rendrait à la nage.

C’est vrai que je n’ai jamais si peu ou si mal dormi à bord, on a beau passer 20 heures au lit (sur ce point Laurène fait exploser la moyenne avec 23 heures quotidiennes !) on ne récupère que très difficilement. Nos programmes personnels réservés spécialement à la transat (le moment où on va tout faire, le moment où le temps ne sera pas compté...etc) sont laissés pour compte et ressemblent plus aux bonnes résolutions de chaque année.

D‘un point de vue navigation, cela commence sur des chapeaux de roues : 131 miles pour les premières 24 heures, 129 le lendemain, puis 138, 143, 132. Et c’est là que le vent nous abandonne pour un moment. Voici la traduction du phénomène en moyennes journalières : 95 miles, 57,71, 63. Autant dire que nos espoirs fondés sur les moyennes du départ (boucler les quelques 2160 miles nautiques en 15 jours !) sont noyés avec le seau. Là, on préfère endormir la partie rationnelle du cerveau et simplement oublier que cela pourrait durer plus de 30 jours…

Donc, connectés exclusivement au cerveau droit, nous dégustons le temps à la petite cuiller, (et avec du sucre s’il vous plaît) comme un bon petit café. L’absence de vent lisse la houle ; pour notre grand bonheur et celui du gréement qui réclame du repos, nous affalons et plongeons par 5647 m de fond. Léo donne l’exemple en oubliant son maillot sur le pont. Ce bain est une renaissance incroyable, l’eau est chaude et nous surprend par le peu de salinité, on nage les yeux grands ouverts. L’océan tel qu’il est dans ces conditions est une baignoire inépuisable. Le lendemain nous croisons des dauphins noirs beaucoup plus grands qu’à l’habitude ; mais ceci ne nous enlèvera pas le besoin de quitter l’ embarcation, la maison pour un baptême de plus dans le bleu.

Tout le monde est détendu à bord, Laurène étend à nouveau son territoire, c’est dire qu’elle se porte mieux. C’est un petit rituel a interpréter : les premiers jours Laurène ne sort pas, elle se limite d’abord à de rares allers-retours du lit à son observatoire (la première marche de la descente, juste au dessus du moteur) puis cela devient plus fréquent et enfin, elle se sent assez à l’aise pour sortir et tout devient normal. Cette fois cela aura duré 6 jours (en général c’est plutôt 3) !

Léo pour sa part affiche un grand sourire depuis son arrivée, il est sur Goudrome comme un coq en pâte, même malade (quelques jours plus tôt, il plaisantait la tête dans le seau) !C’est un équipier léger, dépossédé de tout pour faire son grand voyage. Il a embarqué avec sa guitare, quelques bouquins et à peine de quoi se couvrir.Sa présence à bord nous est très agréable, Léo est un garçon jovial, réfléchi et passionné de rencontres.
Pour lui, l’aventure sur Goudrome n’est qu’une parenthèse ou un des chapitres du long périple commencé en auto-stop quatre mois plus tôt ( www.carnetsdejoyage.lautre.net ).
François et Tessa sont aussi très faciles à vivre, nous les avons installés confortablement dans la couchette double du carré avec un drap en guise de séparation pour symboliser leur intimité. D’une manière générale, on peut dire que chacun a ses quartiers et que cela fonctionne naturellement.

Pour vous décrire rapidement François et Tessa, je dirais que François est grand et que le bateau est petit. Le premier est tellement grand que la couchette est évidemment trop courte, le plafond est évidemment trop bas de sorte qu’il se cogne une bonne dizaine de fois par jour. Son spot préféré reste le boulon qui reprend l’œillet du palan de grand voile à tribord. Il est aussi le plus métissé de l’équipage. Né en France de mère française et de père béninois, il découvre
le Canada à 14 ans où il vit depuis. Ses activités sont passionnantes, il partage son temps entre l’exploration des coins les plus reculés pour y effectuer des relevés géologiques (son quotidien là-bas est tellement en décalage, en skidou ou en raquettes par -30°C alors que nous sommes ici en maillot de bain par 35°C en direction de la Martinique) et la plantation d’arbres.
Tessa est une jolie brune à l’allure de danseuse, canadienne elle aussi mais originaire de Colombie Britannique. Un peu réservée au départ à cause de la frontière linguistique certainement, elle nous étonne aujourd’hui par ses éclats de rires et son absence totale de mal de mer. Très volontaire pour les tâches quotidiennes du bord et particulièrement en cuisine, nous sommes ravis de la compter parmi nous.Tessa rentre à Vancouver pour rejoindre une ferme urbaine qui pratique la « permaculture », sa nouvelle passion.

Il aura fallu cinq chaudes journées au vent pour reprendre son souffle (peut-être trop de voiliers à pousser cette année ?). Une fois de plus, la brochure ne correspond pas tout à fait à ce que nous rencontrons : les alizés sont effectivement dominants mais nous rencontrons aussi du sud qui vire au nord en quelques heures.

Pendant ce temps nous essayons sans relâche toute la garde robe à la recherche de combinaisons pour capter le moindre soupir, sur tribord, puis bâbord .Grand voile haute puis basse, voiles jumelles sur l’étai, etc... Résultat : tangon à déplacer sans cesse, les bastaques qui gênent ; les retenues de bôme, hâle-bas et autres manœuvres sont frappées dans tous les coins à chaque changement. Les garçons se prennent au jeu pour le grand bonheur de Laurène qui se consacre à d’autres activités.
A travers ces manœuvres répétées, nous apprenons tous beaucoup. Pour ma part, je découvre le rôle de capitaine: anticiper, décomposer et partager ma passion. C’est un exercice de détermination mais aussi d’ humilité, une grande leçon sur les rapports humains que de composer avec les envies, les compétences et le caractère de chacun. Un matin, je réunis tout le monde pour faire quelques remarques, ce qui offre à chacun un espace pour s’ exprimer. Cela sert de soupape, le résultat est très positif.
Nos réserves diminuent, il faut prévoir sur la durée en analysant le frais au quotidien (nous avons sensiblement réduit la température des stocks en isolant sérieusement tout les hublots bâbords et en récupérant le vent arrière à l’aide d’une petite voile via le capot de la cabine avant. Cela ne nous épargne pas de petites surprises, nous avons trois ennemis avec lesquels composer: la température, l’humidité et le mouvement ! (il semblerait que les cafards, le quatrième, soient disparus).

La dernière anecdote concerne les œufs, Tessa une fois de plus inspirée décide avec notre enthousiaste accord, d’incorporer un œuf frais aux nouilles chinoises qui mijotent pour le repas du soir.Nous sommes tous affamés dans le carré, excités (comme à chaque repas) par cette activité loin d’être monotone quand Tessa pousse un petit cri immédiatement suivi d’une odeur épouvantable qui signe la perte totale de la marmite, l’œuf ayant évidemment profité du sursaut pour atterrir dans notre convoité!
Les œufs, achetés au marché de Mindelo n’étaient pas datés, nous organisons une loterie pour le lendemain qui marquera les nasales !

Goudrome avance sous spi par quinze nœuds de Nord Est. La grand voile est en l’air et moi au plancher à tester les limites de la pharmacie de bord pour me débarrasser d’une douleur type rage de dents (inflammation d’une dent de sagesse qui n’a rien trouvé de mieux que de s’étendre à l’amygdale qui gonfle ostensiblement!) Pour la douleur, ma dentiste m’avait prescrit un solide cocktail, pour l’inflamation je mâche de la propolis pure et je dilue de l’extrait de pépins de pamplemousse en guise de bain de bouche.
Cette nuit l’équipage sera divisé en deux groupes de deux pour veiller au spi (le premier s’est accroché a la poupée haute de l’enrouleur et nécessite une sérieuse reprise). Cela ne manque pas, une petite faiblesse dans ce nylon ultra fin se transforme instantanément en énorme déchirure. Le spi a littéralement explosé par le centre sans raison apparente…
6h du matin, le projecteur de pont allumé, le cadavre de voile gît sur le pont et le mien dans la cabine juste en dessous. Les filles avaient pourtant consacré des heures à scruter puis rapiécer le moindre accroc. Dans notre malheur le vent fraîchi à l’aube.

Cette traversée s’annonce longue, mais nous sommes armés de patience et d’imagination pour discerner les côtes qui se découpent derrière l’horizon. Fini la course qui ne mène nulle part, nous allons simplement vers l’ouest, comme Lucky Luke à chaque fin d’ épisode. Le temps prend ici la dimension d’un long dimanche répété, l’océan nous offre du crédit à réfléchir. Le rythme des astres berce nos réflexions, je considère le tiers achevé (un peu optimiste) de ma vie. Les souvenirs passent entre mes doigts comme les boules d’un chapelet que j’égrène lentement :-« je garde, je garde pas. »-« on verra plus tard. »

Au 14ème jour, je n’ai pas ouvert de roman, pas regardé de film, les histoires des autres m’ extirperaient du moment présent. Par contre les projets se multiplient, les envies grandissent et se précisent.
2 jours plus tard, un contact est établi avec « Anegada », un catamaran en provenance des Sables d’Olonnes destinés à la location en Martinique. Jean-Philippe, son skipper nous donne la météo prise par BLU et ne nous cache pas la tension à bord avec ses deux équipières. A 4 jours des côtes, ils sont presque à sec de fuel et n’ont plus de gaz. Nous imaginons un scénario d’ entraide mais ils nous croisent en pleine nuit ; la distance qui nous sépare à l’aube les conduit à prendre cette décision: poisson cru et biscottes. Sur Goudrome, les réservoirs produisent encore des sons rassurants, même le gaz. Côté fuel, on aurait pu se passer de ce lest superflu puisque nous n’étions pas pressés (idem pour la production d’énergie pour laquelle on se passe parfaitement du moteur).

Ce qui nous manque particulièrement, c’est la pêche de poisson frais, trois leurres portés disparus dont une ligne complète (avec sa bobine, super !). Deux prises de dorades coryphènes : la première lâche la ligne à dix mètres (juste assez pour saliver et apprécier sa beauté), la seconde plus vicieuse nous offre un spectacle d’une grande cruauté. Tout est prêt dans le cockpit en commençant par l’équipage, il y a aussi la gaffe, les gants, le seau, etc. Avec toute la précaution du monde, je remonte lentement la précieuse ligne arrivée à présent contre la coque, il ne reste que quelques centimètres quand le poisson bondit et se détache. L’océan Atlantique et ce beau spécimen se souviendront de la note suraigue produite par nos cinq bouches à ce moment précis ! En guise de consolation, nous rejetons à la mer presque chaque jour les cadavres des poissons volants trouvés secs après leur atterrissage sur le pont (le frémissement de la coque déclenche leur envol de survie et signe ainsi la fin de leur existence).

8h50 heure locale, ce mercredi 24 février 2010, je crie « terre en vue ». C’est Sainte Lucie, l’île au sud de la Martinique qui s’imprime comme la première image réelle des Antilles.
Nous sommes de travers par un vent de force 5 passé Sud- Sud Est avant la nuit. Nuit entière consacrée à la barre tant la houle était puissante, des paquets de mer arrosaient pont et cockpit. Personne n’a vraiment dormi, un message de sécurité répété toutes les heures nous informait que le porte container « Angel N » avait coulé au large de Sainte Lucie, réclamant notre vigilance (de nombreux objets se trouvant à la dérive). On ne sent pas la fatigue, l’excitation est à son comble. Au son de ma voix annonçant la terre, Léo bondit du carré où il essayait, tant bien que mal, de conserver une position allongée.
Sa première entreprise consiste à se servir un mélange de céréales mais lorsque ses deux mains sont prises une vague vient coucher Goudrome. Ce que je vois alors ressemble à un tour de magie, Léo devient un objet volant dans un nuage de poussière ( une heure plus tôt, je découvrais mon bronzage en m’aspergeant de lait…).
Notre dernière journée de traversée commence, on se raconte nos rêves du jour (ces derniers mériteraient aussi un journal détaillé !). La nuit agitée a conduit Léo dans une maison bateau dans laquelle chaque pièce comportait des éléments de réglage du bateau.

Les creux et le vent diminuent à la mesure de notre approche, les 30°C à bord et la moiteur ambiante nous indisposent à présent, ces dernières heures seront les plus longues.
Nous arrivons tout en douceur à la voile au ponton d’accueil du cul de sac du Marin, où nous trouvons un accueil chaleureux, heureusement qu’on s’est fait des copains en attendant les bières fraîches … Dix minutes plus tard, alors que Jean-Marie nous indique une place, Goudrome tousse encore au niveau du moteur (juste l’ alimentation à réamorcer). Nous voilà en rade mais à bon port.
Cinq nouvelles personnes débarquent, ça y est, on l’a fait !


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mercredi 3 février 2010

Au jour le jour

Pour que cette transatlantique soit plus palpitante, Francois met a disposition son outil technologique qui vous permettra de suivre notre evolution grace a sa balise Spot.

Vous trouverez le lien vous indiquant notre position en temps reel dans les commentaires qui suivent ce post.

a bientot
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mercredi 20 janvier 2010

Las Palmas (Canaries) - Mindelo (Cap Vert)

















Le 11 janvier 2010,

Lou ne voulait pas manquer notre départ vers le Cap Vert. A 17h30, l’antenne BLU qui est posée sur le pataras jusqu’en tête de mât clôture les préparatifs. Sur le ponton S, Lou est accompagnée de Fabrice, le capitaine du cata sur lequel ils partiront vers Cuba demain. (C’est aussi le cata sur lequel nous dansions la veille jusqu’à l’aube enthousiasmés par le rhum qui coulait dans nos veines). Nous saluons aussi Tessa et François, façon canadienne : pas de poignées de mains viriles, ni de tendres baisers, mais plutôt une accolade amicale qu’ils appellent le « hug ».



Après plusieurs soirées en leur compagnie, nous avions décidés de les emmener au Cap Vert mais sans engagement pour la suite. C’est que Goudrome est plutôt configuré pour un équipage réduit, tout l’espace est ouvert et leur présence aurait pu remettre en cause les fondamentaux de l’intimité. Cela ne semblait pas les effrayer, au contraire !
Leur détermination, leur histoire, et ces bons moments partagés avaient finis par bouleverser Laurène qui envisageait à présent de les accueillir jusqu’aux Antilles. Le soucis c’est qu’ils s’étaient déjà engagés en passant une première nuit sur Lélio et se devaient d’être fidèles au premier capitaine leur proposant la transat (sans escale au Cap Vert), un couple de retraités, ma foi sympathiques.

Ces adieux sont déchirants, un échec cuisant et une situation ridicule. Nous abandonnons impuissants ce couple de notre âge et les larmes de Laurène impriment leurs jolies silhouettes, tout en continuant à faire des signes d’au revoir aux autres bateaux.

Lou et Lucille ont couru jusqu’au bout de la jetée et tentent de rester en contact par des cris et des gestes amicaux pendant que Laurène hisse la voile qui clôture comme un trait cette escale familiale. (Tellement familiale que la jolie voisine norvégienne Hildegunn, du catamaran Enata, avait pris soin de nous préparer un délicieux pain de farine complète et de céréales concassées. Lou nous avait aussi offert des petits chocolats)

Je passe la première nuit à empanner (passer de bâbord à tribord amure en vent arrière) pendant que Laurène accuse le choc de ces séparations. Le moral est dans les cales le lendemain aussi. Le spi est envoyé depuis ce matin et nous filons par une bonne brise de nord-nord/ouest. Le vent est variable dans sa force mais aussi dans sa direction. Vers 1H du matin, il passe enfin est-nord/est et je m’épuise à empanner sous spi pour éviter d’éveiller Laurène qui déguste son quart de repos. Cette opération demande beaucoup de concentration et d’effort physique, cela dure un moment !
Manœuvre réussie, fier comme un coq, je me défait de mes vêtements trempés de sueur, et reviens à la barre.

La nuit, les couleurs se font remarquer par leur absence, c’est le noir absolu par définition. (Petit clin d’œil à Julien !). Goudrome file à vive allure en inscrivant délicatement une traînée phosphorescente. Le spectacle est inouï, on ne se fatigue pas d’observer le plancton qui explose en réponse au scintillement des étoiles. (On ne compte plus les vœux de bonheur exprimés en observant les étoiles filantes, qui tombent parfois très près du bateau)

Le régulateur ne fonctionne qu’approximativement, à cette vitesse (parfois 8 noeuds) il est presque dangereux de perdre le cap. Mon seul stage aux Glénans me rappelle le souvenir amer d’un départ au lof. (Le bateau devient ardent, remonte brutalement au vent, résultat il se couche en une fraction de seconde)
Nous voulons aussi épargner le pilote automatique, et choisissons de barrer à tour de rôle, pour le conserver longtemps comme un troisième barreur. Le plus long reste à venir.

Laurène n’est pas très heureuse en mer, cette longue navigation est éprouvante puisqu’elle ne ressent de véritable satisfaction qu’aux escales. Le roulis est chez elle un moteur à alimenter les pensées négatives. Malgré la décision ferme et définitive prise librement à l’issue de la méditerranée, elle s’acharne à penser que le bateau n’est pas son ami. J’ai l’impression qu’elle est en apnée dès qu’on ne voit plus les côtes !
Est-ce de la volonté, ou seulement une jolie définition de l’amour ?

Heureusement, quelques éléments vont briser sa coquille en douceur. Le troisième matin, elle peut enfin vraiment admirer les dauphins qui nous rendent visite. Elle passera un long moment assise à la proue, observant la nage fluide et harmonieuse des dizaines d’individus qui se présentent sous ses pieds à tour de rôle.

Le soir nous nous installons confortablement dans le carré, l’ordinateur portable est maintenu par des crayons scotchés à la table, nous vivons notre premier cinéma-croisière !
Un régal, l’espace d’un film, nous sommes littéralement absorbés, même si nous observons des pauses pour la veille, trois ou quatre fois par heure.

Vendredi 15 janvier 2010,
Nous passons le tropique du cancer, je fais un écart et bois une bière chaude en guise de célébration.

A présent la route est définitivement celle des alizés. Le vent est installé secteur nord-est, force 3 à 6. Idéal pour notre cap à 220°.
Là, on découvre la plaisance, ça commence à plaire à Laurène. Nos journées sont douces et ensoleillées. Au programme : cuisine, pêche, lecture, musique et farniente.
(pour le point de la pêche, on aime autant l’exercice que le résultat : la seule dorade pêchée nous a laissé une joue avant de nous abandonner. C’est un peu comme si une belle assiette vous était présentée au restaurant et finissait sur la table du voisin)
Bref, la genèse du repos, de la contemplation.
Nous ne croisons rien ni personne depuis la nuit de mardi ! (Si, quelques dauphins, un ballon de football et un morceau de bois, genre bille de chemin de fer à la dérive)

Une autre activité débute samedi soir : les vacations radio !
A notre grande surprise, en veillant le canal de sécurité (le canal 16) nous entendons des français qui se dégagent ensuite sur le canal 72, ce que nous faisons aussi (un peu comme si nous écoutions aux portes). Plusieurs choses nous interpellent au fil de la conversation : trois pavillons français en convoyage, des voix, une fille… mais oui, c’est Lou et Fabrice sur Vigual !! Incroyable, ils sont partis un jour après nous et font route sur Cuba en faisant une escale à Saint Martin, nous ne pensions pas les entendre ! Nous vérifions à plusieurs reprises sans y croire leur position : elle est bien à 165 miles nautique !!! Lou et Laurène se parlent comme au téléphone pendant un long moment.
Nous parvenons à nouveau à communiquer lundi pour des adieux marins.
Cette nuit là c’est encore nuit noire. La nouvelle lune apparaît brièvement sur tribord dans une tenue aussi légère qu’éphémère. En passant, c’est un spectacle de toute beauté. Le ciel à l’horizon reprend ses crayons de couleurs pour laisser la place à la reine de la nuit et on assiste à une merveilleuse séance de maquillage : d’abord un trait de lumière, léger et précis, pour souligner le volume par le bas, puis l’ensemble du cercle qui apparaît comme un halo, et enfin le relief en son centre qui se distingue subtilement avant de disparaître.
Arrivent enfin les étoiles, cela commence par les couches près de l’horizon pour les plus lumineuses, puis l’ensemble de la voûte céleste se met en place. Durée du spectacle : environ 12 heures.

Ce Lundi 18 janvier, en plus d’être l’anniversaire de mon frère aîné auquel je pense particulièrement, une lueur m’intrigue.
Je fais un relèvement à 70° et vérifie en observant sa lente évolution qu’il ne s’agit pas d’une étoile. Je m’interroge des heures durant sur ce phénomène qui ne ressemble pas aux feux d’un navire habituel (ni cargo, ni bateau de pêche, ni voilier).
Au bout de quatre heures, ses points lumineux grossissent plus rapidement et commencent à m’inquiéter. Nous faisons une route de collision. Laurène et moi anticipons les manœuvres à envisager. Nous allumons la VHF pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’un navire de contrôle (douane..etc) et découvrons une conversation entre deux individus s’exprimant en anglais. Le premier a un accent plutôt indien, le second plutôt arabe… le ton, ainsi que le contenu, sur un fond de musique étrange et hachée (nous sommes bien sur le canal 16, réservée d’autorité exclusivement aux appels de détresse, d’urgence et de sécurité !). Le thème est la mort, la guerre et les échanges ressemblent plus à des insultes qu’à des rapports courtois ! Gloups… des pirates ??
Nous sommes pile au large d’une des villes les plus pauvres d’Afrique de l’ouest, et ce bateau commence à s’approcher dangereusement. J’allume le projecteur de pont et envoie une torche puissante supplémentaire dans les voiles, nous sommes prêts à manœuvrer, quand l’ofni nous imite ! Ce que nous découvrons à cet instant est magique, dans le noir absolu, un vieux gréement s’illumine intégralement à quelques centaines de mètres.

Le lendemain, nous le recroiserons (mais cette fois de jour), et l’identifierons comme le Rara Avis, naviguant de pair avec le Bel Espoir, deux super stars des océans, la flotte du père Jaouen. Heureusement que Laurène a de la culture marine (ça va plaire à Jean-René).
Moi de mon côté je me suis contenté de faire une plaisanterie radio, qui se résume comme ceci :
- « Rara Avis, Rara Avis, Rara Avis, pour Goudrome, m’entendez vous ? Vous êtes sur notre route, vous feriez mieux de virer, on arrive plein pot et on n’a pas de freins ! »
Et l’autre de répondre :
- « t’inquiètes, on vient de mettre toute la garde robe ! »
Ceci a détendu la suite de la conversation, le capitaine nous a gentiment rappelé plus tard pour nous donner la météo, et surtout la promesse d’un rendez vous pour boire des coups une fois arrivés au mouillage commun, Mindelo sur Sao Vicente.

Mardi 19 janvier 2010,
Notre atterrissage est à l’image de cette navigation, nous arrivons de nuit mais en toute tranquillité et à la voile, pour ancrer par 5 mètres de fond. Cette navigation de 860 miles nautiques (traduisez, plus de 1500 kilomètres), coûtera moins d’un litre de fuel à la planète, on est loin de la méditerranée !

Nous pensons rester une semaine à Mindelo, et plus si affinités. Até logo !


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